Gaby ne s'attarda pas à regarder la reine entrainer par la main une Piou excitée comme une puce et s'engagea avec hâte dans les ruelles gazonnée de la ville. Cette ville ne ressemblait pas à un port, il n'y avait rien qui y fasse songer. L'air était frais, pas chargé des odeurs de varech et d'embruns salés. L'herbe était trop verte pour pousser sur un sol sablonneux, les oiseaux... Gaby jeta un coup d'œil vers le ciel d'un azur incroyable et les toits des battisses. Il n'y avait aucun oiseau en vue, pas plus que d'arbres ou de buissons où ils auraient pu se cacher. Le vieux marin secoua la tête. C'était peine perdue. Cette ville ne ressemblait à rien qu'il ne connu, mais en tout cas, pas à un port. Il s'arrêta, cherchant des yeux un individu à interroger innocemment. Il repéra une femelle vêtue d'une bure brune, certes peu seyante mais visiblement faite pour être pratique, avec de nombreuses poches. Elle était assise devant un bâtiment anodin, un panier maintenu entre ses pieds qu'elle agrandissait en ajoutant sans arrêt de la paille et en resserrant le tout avec d'autres brins très colorés transversalement. Elle leva les yeux de son ouvrage lorsque Gaby s'approcha, et l'attendit patiemment. Gaby ne pû s'empêcher de frissonner en la voyant de plus près : son visage semblait à peu près épargné, mais les commissures de ses lèvres fines était déchirées par de longues cicatrices rougeâtres qui remontaient jusqu'au creux de ses joues, formant un sourire tordu et ignoble.
« Euh...bonjour. Gaby se gratta la tête, gêné. Pardonnez-moi de vous déranger, mais je suis étranger et j'aurais voulu vous demander pour un renseignement...
- Faites, faites, fit la femme en parvenant à rendre son regard pétillant comme celui qui accompagne un véritable sourire.
- Je cherche à prendre un bateau pour rejoindre le continent. Nous sommes loin d'un port?
- Nous sommes à deux jours de marche de Karaïs. C'est le port de l'Ile Dorée. Des convois partent d'ici tous les deux jours pour aller y chercher des marchandises qu'ils revendent dans les Hertes de l'intérieur. Si vous voulez rejoindre Karaïs, partez avec l'un d'entre eux, la route n'est pas aisée et il vaut mieux voyager à plusieurs.
- C'est dangereux? Gaby commençait à se dire qu'il n'avait décidément pas de chance depuis quelques jours.
- Bah, fit-elle en haussant les épaules, c'est dangereux si on n'a pas vécu sur l'Ile dorée. Les étrangers ne font pas attention où ils mettent les pieds ni à ce qu'ils disent.
- Bien, merci madame... »
Gaby s'apprêtait à partir, mais la curiosité l'emporta.
« En fait... désolé, je suis étranger et vos coutumes... m'intriguent. Pourquoi tout le monde se... enfin... » il montra son visage d'un geste incertain.
La femme le regarda, visiblement étonnée, puis elle éclata de rire, tordant sa bouche élargie dans tous les sens et donnant à Gaby un bref aperçu de l'allure de son futur cauchemar de la nuit prochaine.
« Pourquoi nous décorons nos visages vous voulez dire? Cela n'a de sens que pour nous, et personne n'est obligé de le faire. J'oublie souvent que sur le continent, ce n'est pas la coutume, mais ici il n'existe pas de règle, pas de morale si ce n'est de vivre et de laisser vivre à fond la liberté. Nous avons le choix de traiter notre corps comme nous l'entendons et pour beaucoup d'entre nous, le décor de visage est une manière de se sentir Doréen.
- Je... les questions se bousculaient dans la tête de Gaby. Pourquoi alors avez-vous fait ceci à votre visage? Et comment faites-vous pour vivre en communauté, sans loi et sans morale? C'est impossible!
- Tout commence avec l'éducation, fit la femme avec un regard malicieux qui donnait à son sourire factice un sens totalement différent. Quand une femme accouche, elle est libre de garder ou non son enfant pour elle, de l'élever en communauté ou seule, avec ou sans mari, ou même d'abandonner son enfant aux créatures de la Lande. Elle est libre de proposer à son enfant d' expérimenter tout ce qu'elle désire, mais lorsque ce dernier décide de se libérer de sa tutelle, il devient alors entièrement autonome de ses choix. Il peut aussi bien servir les autres pour se sentir utile à la communauté que ne rien faire pour elle, il peut aussi bien y rester qu'en partir. C'est pourquoi les Hertes se construisent, s'abandonnent et se réutilisent. Les bâtiments que vous voyez ici, fit-elle en embrassant d'un large geste la bâtisse derrière elle, ont abrité au fil du temps des dizaines de Hertes qui se sont dissoutes et dont les individus sont morts ou partis. La notre est la plus ancienne, c'est pourquoi le Grand Prêtre de Kech'er réside ici.
- Pardonnez-moi, hein... mais je ne comprends pas comment votre système peut fonctionner. Tout est si différent du continent, c'est incroyable...!
- Il n'existe pas d'argent sur l'Ile Dorée, pas de... troc non plus. Ces notions, je ne les comprends pas moi-même, je ne fais que répéter ce que les étrangers m'ont dit.
- Mais...mais... comment... et le meurtre alors? Vous pouvez tuer?
- Bien sûr. Il reste à y voir de l'intérêt, personnellement je ne comprends pas ce qu'un meurtre m'apporterait.
- Le viol? Gabriel n'en revenait pas, c'était un système aberrant.
- C'est une Lutte d'intérêt. Ça arrive souvent.
- Et comment ça se résout?
- Libre aux femmes non consentantes de s'armer. Dans les Hertes, les réputations sont très importantes. Nous savons tous ce que valent les autres, et nous agissons vis à vis d'eux en fonction de nos intérêts. Un homme violera une femme s'il sait qu'elle n'est pas capable de lui apporter plus de malheurs que de plaisir. C'est pourquoi nous n'aimons pas beaucoup nous éloigner des Hertes, c'est un facteur d'instabilité. Je suis heureuse ici, je sais ce que valent les habitants, et je sais ce que je vaux par rapport à eux. Nos sociétés sont très stables... et instables.
- Mais les convoyeurs alors?
- Oh, eux, ils sont à part, fit la femme en clignant de l'oeil. Ce sont des Doréens très doués, qui savent jouer sur différentes Hertes. Leur vie est tout bonnement passionnante, mais demande beaucoup de capacités de mémorisation et de force physique et mentale. Le fait même d'être convoyeur donne une réputation incroyable par ici, car ce statut est le reflet de leurs capacités.
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